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22 juin 2009 1 22 /06 /juin /2009 07:12
Nomade et farouchement indépendant, ce pianiste polonais conjugue la beauté du geste et un idéal d'absolu. Loin du grand “cirque” de la musique classique.

http://images.telerama.fr/medias/2009/06/media_44138/piotr-anderszewski-je-me-mets-regulierement-dans-la-peau-d-un-idiot-a-la-recherche-d-une-innocence-neuve,M23525.jpg

Parents polonais et hongrois, études à Varsovie, Strasbourg et aux Etats-Unis, un pied-à-terre à Paris, l'autre à Lisbonne, Piotr Anderszewski est bien ce Voyageur intranquille que les spectateurs ont découvert sur Arte, le 15 juin, dans le très beau film de Bruno Monsaingeon. En concert, il faut voir ce pianiste revenir de loin, revenir parmi nous après que la dernière note se soit éteinte, groggy. « Drogué », rit-il. Comme nous à son écoute, l'âme prise dans une ivresse capiteuse dont l'opulence sonore ne sacrifie jamais la clarté d'articulation, le chant. 

Chez vous, l'art de la fugue se comprend au sens littéral. Un art de la fuite qui commence en Californie. Qu'est-il arrivé ?
En 1987, l'année de mes 18 ans, je vivais à Varsovie quand j'ai obtenu une bourse pour six ans. Pour la Pologne de l'époque, communiste, fermée, tout ce qui venait de l'extérieur, et surtout des Etats-Unis, c'était l'Eldorado. Là-bas, je trouvais une vie confortable, de très bons musiciens ouverts sur des univers que je ne connaissais pas, mais aussi et surtout des pédagogues sans grande conscience, incapables d'explorer une oeuvre pendant deux mois d'affilée, de traquer sans relâche vos défauts, ou de vous proposer d'autres pièces. Aux Etats-Unis, la pédagogie s'appréhende comme une forme de carrière dans laquelle il faut réussir, au risque de passer pour un crétin. On vous prépare donc à des concours. En cas de succès, une vague d'étudiants chinois ou coréens se ruent chez vous. Or, pédagogue, c'est une vocation, comme la médecine. Il y a de l'abnégation dans cette voie. J'avais besoin de rigueur pour faire fructifier mon talent. J'ai donc regagné cette Pologne grise, mal éclairée, mal chauffée.

“Jouer Ignacy Paderewski, par exemple,
fût-il un héros national, quelle idée saugrenue !”

Pour y décrocher un prix de conservatoire ?
Même pas ! Philosophie, littérature, sociologie, théorie musicale, j'ai soutenu toutes les matières, sauf l'épreuve de piano. Comme j'avais commencé les concerts, je n'avais aucun temps à perdre pour ingurgiter un répertoire obligatoire souvent ennuyeux. Jouer Ignacy Paderewski, par exemple, fût-il un héros national, quelle idée saugrenue ! Or, sans récital, pas de diplôme.

Qu'est-ce qui vous pousse alors à vous présenter au concours de Leeds, en Angleterre, en 1990... que vous quittez avant la fin ?
Il fallait que je trouve une échappatoire au fameux concours Chopin pour lequel on voulait me programmer deux ans à l'avance : comme Polonais et comme favori. J'aime bien Chopin, mais pas au point de lui consacrer tout ce temps. Je tombais par hasard sur la brochure du concours de Leeds, sidéré : non seulement il vous laissait libre de défendre un programme personnel dans un temps imparti, mais on vous jugeait aussi sur l'intelligence même de vos choix. J'ai travaillé comme un dingue. Jusqu'au choc des ultimes éliminatoires. L'arrivée du noble jury, avec, en main, une liste. Pas un mot d'explication. Seulement des noms. File de droite ceux qui passent, file de gauche ceux qui sortent. Je vois encore la déception sur les visages. Ils ne sauront jamais pourquoi. En sport, au moins, le verdict du chrono donne un sens à votre élimination. Mais en musique ?

Je me sentais coupable face à ces recalés en abordant la finale avec Les Variations Diabelli, de Beethoven, une heure de musique « redoutable, pas de mon âge », prédisait-on. J'avais le sentiment d'avoir joué comme un cochon quand, en lisant la presse, j'appris que j'avais produit un effet énorme. J'aurais dû gagner, paraît-il. Sauf que je n'étais déjà plus là. Pour clore cette finale, j'avais prévu les Variations pour piano, de Webern. Six minutes trente. A la moitié, je me suis levé et j'ai quitté la scène en me disant : « J'en ai assez de ce cirque, je rentre à la maison. »
Bizarrement, cette péripétie m'a aidé à accepter l'idée que j'allais en faire mon métier avec amour et respect pour le public, même s'il m'a fallu des années pour concrétiser une forme de révélation que j'avais eue à l'âge de 16 ans. Sur fond de concours encore. Toujours Chopin. Mais, là, comme auditeur. N'en pouvant plus d'entendre débiter Etudes et Nocturnes des heures entières, je me rendis à l'église Sainte-Croix de Varsovie, où se donnait le Requiem de Mozart. La foudre m'est tombée dessus. La musique n'avait décidément rien à voir avec le « pianisme » ! Le sentiment d'une résurrection sur une messe des morts, quel beau symbole ! Les ténèbres et la lumière mêlées.

“Quand vous interprétez Beethoven,
il vous pompe complètement
avec son ego surdimensionné.”

Comme dans La Flûte enchantée de Mozart, que vous semblez capable de jouer et de chanter d'un bout à l'autre. Quel personnage vous tient à cœur dans cet opéra ?
Papageno. Un idiot complet doué d'une sagesse personnelle, un bouffon triste et burlesque à la fois. Un être absurde dans ses contraires, l'essence même de Mozart composant une musique pour enfant avec une lucidité de vieillard, capable de vous élever à des sommets, et, subitement, de vous montrer ses fesses. Du bout de son petit doigt, en cinq notes comprenant les palpitations de tout un univers, Mozart vous emmène où il veut. C'est un magicien. Une telle décontraction, une telle impertinence dans la facilité... Cela reste un mystère.

Quand vous interprétez Beethoven, il vous pompe complètement avec son ego surdimensionné, vous en ressortez fourbu. Mozart, lui, non seulement ne vous prend rien, mais vous donne quelque chose de précieux et d'impalpable : le privilège d'être en vie. Et rappelez-vous ces dernières paroles sur son lit de mort. Après l'ensemble de ses opéras, après ses vingt-sept concertos pour piano sans lesquels l'humanité ne serait pas ce qu'elle est, Mozart regrette de ne plus avoir le temps d'enfin s'exprimer librement (1). Vous réalisez ? Moi, je ne parviens pas à vivre avec cela. J'en porte le deuil.

Vous semblez particulièrement heureux dans les concertos pour piano de Mozart. Pourquoi ?
Parce que le piano est soliste, au même titre qu'un hautbois ou une flûte, dans des situations de réparties et de conflits dramatiques parfaitement articulés. Tout le monde est embarqué dans un jeu de rôles. C'est une musique de conversation, jamais abstraite, dont il faut trouver les points de suspension, d'interrogation ou d'exclamation, les pleins et les déliés des voix. Je ne comprends pas les interprètes qui jouent Mozart de façon « pure ».

“Je ne comprends pas
quand on loue un pianiste
sur l'étendue de son répertoire.”

Alors, à quand une intégrale des concertos ?
Trop paresseux, trop contemplatif. Cette vision marathonienne de la musique m'horrifie. Je ne comprends pas quand on loue un pianiste sur l'étendue de son répertoire : il possède les trente-deux sonates de Beethoven, les vingt-sept concertos de Mozart ! La belle affaire ! Est-il seulement capable de jouer une seule de ces pièces - une seule - en apportant quelque chose de nouveau, de frais, de réfléchi, tout en donnant l'impression qu'elle vient d'être créée à l'instant ? Rien de pire qu'une interprétation lisse, pseudo-correcte, décorative, qui suinte le confort bourgeois.

Lors des concertos avec grands orchestres, comment travaillez-vous ?
Je m'y sens de moins en moins bien. Le public ne réalise pas de combien de compromis se paye le concert. Au mieux, vous tombez sur un chef qui consent à vous accorder une répétition au lieu d'une demie, car lui ne pense qu'à la grande symphonie qu'il donnera en seconde partie. Certains vous piétinent même, sans scrupule. Alors on règle quelques accents, quelques points de rendez-vous dans la partition, l'essentiel étant de commencer et de finir ensemble. En plus, je gêne. Je me sens comme une mouche par-dessus l'épaule du chef, mon bruit l'indispose. Mais le public a-t-il vraiment besoin de ces interprétations fonctionnelles pour partitions, rabâchées depuis des générations ? C'est comme cela qu'on vide les salles de concert. Moi, je crois toujours en ces oeuvres centenaires dont il faut éclairer les vérités toujours actuelles. Interpréter, c'est ouvrir un fruit : d'abord peler la peau, décortiquer les fibres une à une, s'approcher du noyau. Ce n'est pas forcément rendre les choses faciles ou jolies, mais révéler. 

“A la fin d'un concert,
je suis généralement furieux contre moi.
Même quand le public est content.”

C'est quoi un concert raté ?
En tant que pianiste professionnel payé pour jouer, c'est quand le public n'aime pas ! Enfin... c'est plus compliqué. Car, à la fin d'un concert, je suis généralement furieux contre moi. Même quand le public est content. Au début de ma carrière, j'avoue, je n'avais pas de respect pour ces gens capables d'apprécier ce que, moi, je ne trouvais pas satisfaisant. j'ai mis des années à admettre que je ne joue pas pour moi, et que chaque personne reçoit la musique à sa manière, sans que je sois forcément obligé de comprendre ce qui la touche.

Est-ce aussi pour cela que, parfois, en concert, vous rejouez une oeuvre ?
Prenez la sublime Deuxième Partita de Bach. J'ai à peine le temps de rentrer dedans, et c'est fini. J'ai l'impression de l'avoir sacrifiée. Alors, si le public est réceptif et que je suis convaincu de la hisser à un autre niveau, je la reprends.

Etes-vous parfois fâché avec vos mains ?
Quand ce tas de viande que vous avez devant vous ne répond pas à l'idée musicale que vous voulez exprimer, c'est terrible. Mains gelées, tremblote, vous disposez alors d'un instrument à moitié mort. Une manifestation du trac. Il faudrait défier ce handicap et le dompter malgré lui. Mais le temps d'un concert passe si vite...

Dans le film consacré à votre enregistrement des Variations Diabelli, Bruno Monsaingeon a saisi des moments fulgurants. Chacune de vos mains, chacun de vos doigts bondit sur le clavier telle une marionnette actionnée par le fil invisible de la pensée. Un théâtre en soi. Vous en avez conscience ?
Mieux : c'est un idéal ! Pour chaque oeuvre que j'aborde, je commence par travailler le doigté, méticuleusement, lentement, appui par appui, pivot par pivot, au millimètre près. Quand une main doit raconter deux ou trois histoires à la fois, cela n'a rien de naturel. J'accomplis ce travail chorégraphique comme pour une danse. L'élégance du geste est une priorité absolument fondamentale. C'est lui qui sculpte la phrase musicale. Avec cet instrument à percussion, lier chaque note est une exigence. Une note martelée, détachée, doit refléter un parti pris esthétique, quand, trop souvent, il traduit une paresse.
C'est madame Boschi, une ancienne élève d'Alfred Cortot, qui m'a enseigné ce sens du legato, au conservatoire de Strasbourg, où j'étudiais de 10 à 14 ans. Un caractère cassant, mais une grande artiste. Elle m'expliquait qu'avec un seul doigt on pouvait parcourir le clavier d'un extrême à l'autre, en liant chaque note de manière fluide. C'est juste une question d'intention, disait-elle, avant de le prouver séance tenante. Prouver, montrer, je n'en demandais pas plus, moi, le gamin rebelle à toute théorie. Je voulais ressentir physiquement chaque étape de mon apprentissage, être convaincu presque de manière initiatique.

“A échéances régulières,
je me mets dans la peau d'un idiot,
à la recherche d'une innocence neuve.”

Comment garder de la fraîcheur dans une œuvre qu'on interprète depuis des années ?
A échéances régulières, je me mets dans la peau d'un enfant que la figure réalisée avec son jeu de construction n'amuse plus. Dans la peau d'un idiot, à la recherche d'une innocence neuve. Effacer l'acquis, désapprendre, tout reprendre à zéro, la création a parfois un visage diabolique. Et, pour déconstruire, il faut trimballer une bonne dose de masochisme. Je songe à ces temples pluricentenaires, au Japon, qui sont régulièrement démontés, et rebâtis pièce par pièce, avec de nouveaux matériaux, pour comprendre et ne jamais oublier le chemin de la création. C'est cyclique, comme un arbre qui pousse, bourgeonne, fleurit. Ses fleurs tombent mais il ne meurt pas. Moi qui ai vécu en Californie dans une nature constamment fleurie, quel ennui, quel cauchemar ! Chez nous, les premiers bourgeons, après trois mois de grisaille hivernale, c'est un perpétuel enchantement.

Ecoutez-vous vos confrères ?
J'ai arrêté, graduellement. Cela me perturbe. Je ne peux apprécier un pianiste sans immédiatement décortiquer ses trucs, juger ses « tours de main » pour cuisiner sa partition. Je suis aussi impitoyable avec lui qu'avec moi-même, mais de quel droit ? Paradoxalement, entendre une oeuvre presque par hasard à la radio reste une expérience enrichissante, surtout dans une mauvaise interprétation. Elle inspire. Et je me dis : « Pourquoi cette phrase est si laide alors qu'elle devrait être magnifique ? Ce type est un âne ! » Je me rue alors au piano et je commence à travailler cette pauvre phrase, peut-être pour la racheter de l'infamie. Et je m'y perds, je m'y engloutis, parfois au détriment du programme de travail que je m'étais fixé. En revanche, se trouver face à l'interprétation sublime d'une œuvre s'avère nocif : je ne vois alors plus de raison de m'y attaquer. 

“Dans la clarté. Il faut des années de réflexion
et de travail personnel pour y parvenir.”

Quels sont les pianistes que vous admirez ?
Sviatoslav Richter, dont l'extrême raffinement se projetait au-delà de l'instrument. Arturo Benedetti Michelangeli et Glenn Gould qui ont découvert des choses inouïes dans le toucher, des artistes et des hommes qui sont allés au bout d'eux-mêmes en restant au cœur de la musique. Actuellement, Grigory Sokolov produit le même impact. Affirmer sans s'exhiber. Se définir au sein d'une œuvre. Dans la clarté. Il faut des années de réflexion et de travail personnel pour y parvenir.

Et rentrer dans un studio d'enregistrement, c'est un acte d'orgueil ?
Oui. Et un défi énorme, car je vais proposer ma vision définitive, la synthèse, un condensé de mon expérience dans une oeuvre. Mais je ne suis pas pianiste à recommencer dans deux ans sous prétexte que j'aurais une autre idée. J'ai vécu onze ans avec Les Variations Diabelli avant de les enregistrer, à peine le temps d'explorer combien cette partition est infinie. Pour se décider à entrer en studio, il faut un déclic. Le bon.
Ensuite, je ne délègue le montage à personne, c'est trop créatif, trop jubilatoire. Vous n'avez plus de contraintes de mains, de doutes et d'interrogations sur la façon de produire une nuance particulière. Vous avez devant vous un bloc de matériau, et vous le sculptez en gommant certaines inconséquences dans votre jeu pour les remplacer par des fragments plus expressifs. Encore faut-il qu'ils marchent ensemble. Je ne colle pas simplement les meilleurs passages. Il faut beaucoup de subtilité, d'écoute, d'exigence pour dessiner un parcours.

N'y a-t-il pas une certaine contradiction entre la fluidité, la continuité d'un geste et le bricolage numérique ?
Ah oui ? Mais vous, pour rédiger cet entretien, vous allez bien faire un montage de notre longue conversation, reconstruire une vérité de moi-même que vous interpréterez...

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Propos recueillis par Bernard Mérigaud

(1) « Il faut partir maintenant que je pourrais vivre tranquille ! Quitter mon art maintenant que, n'étant plus esclave de la mode, n'étant plus enchaîné par des spéculateurs, je pourrais suivre les impulsions de mes inspirations, et écrire avec indépendance ce que me dicte mon cur ! » Paroles rapportées par son ami Niemetschek.

 

A écouter, à voir
CD : Mozart, Concertos pour piano 17 & 20. Szymanowski, Masques op. 34, Piano Sonate n° 3 op. 36 et Métopes op. 29.
Récital à Carnegie Hall : Bach, Janácek, Beethoven, Schumann, Bartok ffff. Chez Virgin.
DVD : Les Variations Diabelli (Virgin) et Le Voyageur intranquille (Medici arts). Films de Bruno Monsaingeon.

 

 

 

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