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11 août 2010 3 11 /08 /août /2010 12:33

 

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Rubén Araya vit perché dans un énorme panneau publicitaire de plus de 16 mètres de haut. La vue y est imprenable. Sous ses pieds, il peut admirer les tumultes de la rivière Mapocho et de l’autre côté le flot de circulation ininterrompu de la Costanera – le plus court chemin entre le haut de Santiago et la plage ou l’aéroport. La publicité est installée dans le Parque de los Reyes et, quand il n’y a pas de pollution, la cordillère apparaît dans toute sa splendeur.
Aujourd’hui, c’est samedi. Rubén, 42 ans, finit son déjeuner, copieusement arrosé. Mais cela ne l’empêche pas de marcher d’un pas assuré le long de la rampe métallique installée sur le panneau, avec la tranquillité d’un propriétaire qui arpente son domaine. Il doit s’assurer du bon fonctionnement des cinq ampoules de l’écriteau et vérifier si personne n’a volé les barres qui les soutiennent. Cette vérification ne lui prend pas plus de cinq minutes. Ensuite, on peut dire qu’il a fini sa journée. Il traverse un couloir étroit et arrive dans sa maison, installée en hauteur, derrière le panneau, qui clame : “Regardez du côté Coca-Cola du Chili”. Rubén vit de l’autre côté, dans une cahute d’un mètre sur deux. D’en bas, sa maison ressemble à un perchoir. D’ailleurs, les habitants des campements voisins l’ont baptisé “l’homme-oiseau”. C’est justement de leurs exactions que Rubén doit protéger le panneau. Il doit en prendre soin afin que les automobilistes de la Costanera puissent lire le message du coin de l’œil sans même jeter un regard à cette partie grise de Santiago. Rubén passe la majeure partie de sa vie dans la partie non commerciale du panneau depuis deux ans. Il y vit nuit et jour pour 70 000 pesos par semaine [90 euros]. Il n’a pas trouvé mieux. Sans ce boulot, il ne pourrait pas subvenir aux besoins de sa famille.

Là-haut, comme un gardien de phare, sa tâche principale consiste à s’assurer que le message lumineux puisse être vu jusqu’à l’autoroute. Si ce n’est pas le cas, Coca-Cola ne paye pas l’entreprise qui l’emploie, Power Graphics. Parfois, dans le flot de voitures qui circulent sur la Costanera, l’une d’entre elles s’assure qu’il s’acquitte bien de son travail. Ses passagers ne s’arrêtent jamais pour discuter avec lui. Ils se contentent de faire leur boulot et s’en vont. Une bonne planque, a priori. Sauf que Rubén doit affronter le Chili qui vit de l’autre côté de la pub : pas facile d’empêcher qu’on vienne voler ces ampoules à 350 000 pesos pièce ou qu’on les détruise à coups de pierres.

Quand il est arrivé, des types ont menacé de le tabasser dès qu’il poserait le pied par terre. Il a passé une nuit blanche à craindre que l’un d’entre eux ne réussisse à grimper jusqu’à sa guérite. Ensuite, peut-être parce qu’il avait pris de la hauteur, il a commencé à nouer des liens avec ses adversaires.

“J’ai fini par m’y attacher. J’ai réalisé que ces petits cons avaient le même âge que mes enfants et que la majorité d’entre eux avaient été abandonnés. Je ne sais pas comment ils font pour être aussi malins. J’ai vu comment ils s’attaquent aux gens. Certains ont violé des filles qui passaient par là. Il y a un truc qui ne va pas chez eux. Mais je n’interviens pas. Je dois garder de bonnes relations avec eux. Ici, c’est dangereux. Tout est une question de survie.” Par deux fois, il a trouvé des cadavres au pied du panneau et il a dû aller les déclarer à la Brigade des homicides. Mais ce sont les groupes d’homosexuels venus faire des rencontres au pied du panneau qui lui causent le plus de tracas. Ils lui font des propositions obscènes et veulent absolument monter pour lui tenir compagnie.

La plupart du temps, c’est plutôt calme. Le jour se lève puis se couche et Rubén ne bouge pas de son balcon, sauf pour refaire des provisions de boissons. Parfois, il retrouve un collègue plus jeune qui garde une affiche dans El Salto. Et ils restent à picoler ensemble. Parfois, la journée se termine et il n’a rien fait d’autre que boire et regarder la montagne. A force de la contempler, il y a vu le visage de Dieu.

La nuit, les lumières de la tour Entel resplendissent. Pour le nouvel an, nul n’est mieux placé que lui pour contempler les feux d’artifice. Mais ce sont surtout les ovnis qui le fascinent. Et, à en croire Rubén, ils sont comme aimantés par la tour Entel. Rubén ne remet jamais en question sa vie, sauf quand il a l’impression de se réveiller d’un mauvais rêve et qu’il a des envies d’ailleurs. Il pense à sa famille, à la maison où ils vivent, dans La Bandera. Il pense que chaque jour la ville se développe tandis que lui est coincé ici. Mais il se reprend vite : “C’est un boulot relax, tout ce que je fais c’est de m’occuper de ces ampoules, et c’est tout. Avant je travaillais tous les jours jusque tard le soir et je n’arrêtais pas une minute, pas une minute !” Alors il se rend compte qu’il aime son perchoir. Et qu’il n’en descendra plus

source: courier international

 

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